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La Chapelle de Port-Blanc

Extrait de 'Pâques d'Islande', Anatole Le Braz, 1897

"Il n'y a pas de chapelle bretonne qui réalise mieux que celle de Port-Blanc le type du sanctuaire marin.
Elle est bâtie au fond de l'anse, à mi pente de la colline, sur une sorte de palier auquel on accède par une soixantaine de gradins, creusés à même le granit, qui affleure ici de toutes parts à travers la maigre écorce du sol.

En bas est la fontaine sacrée, avec son antique margelle aux trois quarts usée par une dévotion séculaire. Nul ne manque de faire ses ablutions avant de monter la fruste 'scala santa', où, les jours de pardon, les pèlerins ont coutume de se traîner à genoux.

En haut, vous franchissez un escalier de pierre et vous pénétrez dans un enclos nu, tapissé d'un gazon lépreux. Le mur d'enceinte, effondré par places, a désormais pour unique destination d'abriter les moutons égarés qui y viennent chercher un refuge contre le vent, ou de fournir une zone d'ombre aux fillettes du hameau qui s'y réunissent pour jouer aux osselets, entre deux classes.

Aucune végétation arborescente n'y saurait pousser.

Même la fougère, cette dernière et fidèle amie des terres déshéritées, n'a pu trouver à prendre racine en ce site ingrat.

Jadis pourtant elle s'y épanouissait à foison, s'il faut en croire la tradition locale, et voici dans quelles circonstances miraculeuses elle disparut :
Sept navires, dit une vieille chanson, sept navires, voguant de conserve, quittèrent le port de Londres pour faire voile vers la basse Bretagne, dans le dessein d'y débarquer et d'y mettre le peuple à mort.

Mais Notre-Dame Marie du Port-Blanc a sa maison sur la hauteur. Elle a vu, de loin, les Anglais : elle ne laissera pas mourir son peuple.

Il y a de la fougère autour de sa chapelle, et avec cette fougère elle fait des soldats pour empêcher l'Anglais de descendre, et elle lance vers le Port-Blanc cent mille hommes armés, sinon plus.

Devant des forces aussi imposantes, les pirates n'eurent d'autre ressource que de s'enfuir. Quant aux fougères changées en soldats, la complainte ne dit pas ce qu'elles devinrent ni si elles reprirent l'ancienne forme. En tout cas, elles n'ont pas fait souche dans la région. La chapelle occupe l'angle septentrional de l'enclos.

C'est un vieil édifice de la fin du 15ème siècle ou du commencement du 16ème siècle. Elle se rencogne, se tapit, se terre presque, ainsi qu'une bête peureuse qui tremble d'être battue : elle en a tant essuyé, de bourrasques et de coups de vent ! Sa pauvre échine d'ardoise en est toute gondolée, toute meurtrie. Les murs, tassés lourdement, s'élèvent d'un mètre à peine au-dessus du sol ; ils ont des tons de roche brute, sont hérissés de lichens, de mousses grisâtres, et les ruisselantes pluies d'hiver y ont sculpté des vermiculures, des dessins étranges, d'extravagants hiéroglyphes. N'y cherchez point trace d'autres ornements, si ce n'est dans le porche et dans la fenêtre à rosace du chevet.

Mais l'intérieur surtout est saisissant : un jour sombre, l'humidité d'une cave ; pour pavé, une mosaïque de galets ; d'énormes piliers massifs, des voûtes surbaissées, comme dans une crypte, des statues barbares de saints, à demi rongées, pareilles à de très antiques idoles ; çà et là des ex-voto singuliers : une touffe de varech, par exemple, arrachée de quelque récif et à laquelle se cramponna, sans doute, quelque naufragé en détresse. Tel quel, dans son délabrement et sa vétusté, les pêcheurs chérissent leur sanctuaire. Et, s'ils le laissent en aussi piteux état, ce n'est point par incurie, mais, au contraire, par scrupule. Ils croiraient commettre un sacrilège en touchant à la maison de la sainte, fût-ce pour l'embellir.

Voyez saint Gonéry de Plougrescant, vous diront-ils : depuis qu'on lui a construit une église neuve, il est de mauvaise humeur et ne fait plus de miracles. Mieux entretenue, notre chapelle plairait moins à celle qui l'habite.

Celle qui l'habite, c'est Notre-Dame Marie du Port-Blanc - cousine de Notre-Dame Marie de la Clarté, dont le sanctuaire fait face au sien, au sommet d'un morne parallèle, par-delà le pays de Perros, et à qui elle va chaque année rendre visite, par mer, la veille de son pardon.

C'est une Vierge puissante, propice aux marins, secourable à leurs femmes, protectrice de ceux qui restent et de ceux qui s'en vont. Elle se dresse dans le chœur, au-dessus du maître-autel, une main appuyée à l'ancre de salut, l'autre tendue, la paume ouverte, pour conjurer le péril des eaux ; et elle trône là, dans l'ombre, en sa longue robe de mousseline empesée, la tête ceinte d'une tiare d'or.
Il ne manque pas, sur cette côte, de vieux ou de jeunes mécréants les uns préfèrent la messe de l'aubergiste à celle du recteur, sous prétexte, que le sermon est trop ennuyeux, les autres que le bourg est trop loin. Mais à ceux-là mêmes, leur premier soin, le dimanche, après s'être débarbouillés à l'auge du puits, est de monter, isolés ou par groupes, les marches qui conduisent à la chapelle.

Ils ont prélevé deux sous - le prix d'une chopine - sur leur prêt de semaine, pour offrir à Notre-Dame une votive chandelle de suif. Et, tandis qu'elle grésille et flambe, en compagnie de vingt autres, dans le brûle-cierges tout maculé de larmes de graisse, ils font bien dévotement leur prière à l'Étoile des mers, à la Madone blanche et enrubannée, immobile depuis des siècles derrière le jubé qui ferme le chœur. "

Escaliers menant à la chapelle

Escaliers menant à la chapelle

La chapelle

La chapelle

Avec le calvaire

Avec le calvaire

Intérieur

Intérieur

Intérieur

Intérieur

Tag(s) : #Echapées belles GR 34
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